EPISODE 7 LE MEDECIN

Le médecin Le docteur Yann Le Mérer s’interroge sur la situation de l’une de ses patientes de longue date. Depuis quelques temps, et assez mystérieusement, elle ne bouge plus, et semble mourir à petit feu. Yann l’a auscultée, et n’a diagnostiqué aucune pathologie particulière. Il s’apprête cependant à la faire hospitaliser, car son état de léthargie devient préoccupant. Et puis il y Anne, la petite, si vive, si loquace, qui s’est aussi « endormie », par mimétisme ou contagion, difficile à dire. Yann ne la croit pas malade, mais le fait est qu’elle est presqu’aussi amorphe que sa grand-mère. On dirait bien qu’elles ont été anesthésiées toutes les deux, juste après la visite du fils, oncle de la petite, pourtant attendu impatiemment. Yann se dit qu’il fera une dernière visite avant hospitalisation, pour que des analyses puissent déterminer précisément ce qui ne va pas.

Le lendemain, lorsqu’il arrive dans la vieille maison de pierre, rien n’a changé. La grand-mère est alitée, immobile, les yeux fixes, sans langage. Elle a les traits tirés. Elle a l’air effrayé, comme si elle avait conscience de tout ce qui arrivait, sans pouvoir rien faire. Yann a peur à cette idée, complétement irrationnelle. Quelle serait donc cette maladie, ou cette « force », qui la priverait de toute communication avec le monde ? Anne vit au ralenti, encore en mouvement, mais lymphatique, et avec une parole extrêmement limitée. Yann se dit qu’elle est moins touchée du fait de son jeune âge. Il lui reste encore quelque énergie. Il faut en profiter. Yann l’attrape pour la faire réagir ; elle ne se débat pas. Il lui tient les épaules, assit sur le long banc en bois, et la regarde fixement :

- Anne, dis-moi, que se passe-t-il depuis quelques jours ? Sais-tu ce qui est arrivé à ta mémé ? Pourquoi est-elle ainsi immobile ?

Anne ne dit rien, au grand désespoir de Yann, décidée à appeler l’hôpital en rentrant pour les faire interner. Mais elle a un mouvement identique à trois reprises : elle montre un livre. Yann se lève et prend ce livre. Anne a l’air affolé en le voyant faire, mais semble incapable de réagir. Yann regarde un peu le livre ancien, puis le repose sur la table. Anne ouvre de grands yeux, exorbités. Elle tremble. Le livre tombe par terre. Yann pense pourtant l’avoir bien calé sur la table, et il ne voit pas comment il a pu tomber. Décidément cette maison donne des frissons. Il ramasse le livre, le prend sous le bras et prend congé. Il retrouve sa femme et son fils avec bonheur. Il ne veut surtout leur parler de son souci.

- Tu as acheté un livre, lui demanda sa femme ? Il a l’air très ancien.

- Oui, je ne sais pas précisément ce que c’est. Je l’ai pris par inattention chez une patiente. Il était tombé, je l’ai ramassé, et je suis parti avec.

- C’est étrange, quand même. Personne ne s’en est aperçu ?

- Non, la fatigue du soir, sans doute.

Après le repas, Yann s’installe dans le lit et se met à lire le vieil ouvrage. L’histoire est passionnante. Il ne connaît pas grand-chose à la colonisation de l’Amérique, mais ce récit très partisan a le mérite de défendre les anciens habitants de ces territoires, pillés et massacrés par l’envahisseur. Les pages sont abîmées, et Yann doit redoubler d’attention pour manipuler l’ouvrage, qui est peut-être un original. C’est certainement l’oncle Corentin qui l’a ramené de ses périples. Quel vadrouilleur celui-ci ! S’il savait dans quel état il a laissé sa petite famille ! Yann finit par s’endormir, le livre et ses lunettes laissées négligemment sur le lit.

Au petit matin, alors qu’il fait encore très sombre dans la chambre, Yann se réveille mal en point. Il a un mal de crâne inhabituel à se prendre la tête entre les mains. Sa femme, près de lui, toussote légèrement. Elle ouvre à peine les yeux mais ne parle pas, n se lève pas. Etonnant de sa part, elle d’habitude si prompte à mettre le pied à terre dès le réveil ! Yann se lève difficilement, avec l’impression de peser une tonne. Il a vraiment besoin d’un café ! Et d’un comprimé pour faire passer ce maudit mal de tête. Tiens ! Ses lunettes sont toujours sur le lit, il manque de les écraser. Il a dû s’endormir sur sa lecture… Mais où est le livre ? Il cherche péniblement du regard dans la chambre. Rien. Sa femme a dû le ranger quelque part lorsqu’il s’est endormi. Effectivement, il trône sur la table de la cuisine. Lorsque sa femme se lève enfin, l’air hagard et ramollie, elle lui demande de ranger ce vieux bouquin qui n’a rien à faire dans la cuisine.

- Mais c’est toi qui l’as porté hier soir quand je me suis endormi. Je vais le remettre dans la chambre, puis je le rapporterai à ma patiente.

- Je n’ai pas touché ce livre. J’aurais eu trop peur de le briser… Vraiment je ne suis pas bien ce matin.

- Moi non plus, j’espère que nous n’avons rien attrapé.

Yann ne dit plus rien. Ils déjeunent en silence, lentement, fatigués de bon matin. Lui est un peu surpris pour le livre, persuadé de ne pas s’être levé pour le ranger. Ou alors il était si endormi qu’il a oublié. Il y a bien une explication rationnelle. Ce livre ne s’est pas déplacé tout seul ! Il se sent un peu énervé : quelque chose lui échappe, et il n’aime pas. Il se sent collé au sol, et son cerveau ne trouve pas de solution acceptable à son problème. Il décide de prendre une journée de congé ; il est incapable de prendre en charge les quelques patients qui l’attendent. Il en informe rapidement la secrétaire qui vient d’arriver, tout étonnée de le voir aussi inhabituellement inquiet et fébrile.