EPISODE 6 LA VOIX DES INDIENS

Carnets de voyage de Corentin 2 (extraits)

Le vieux livre : la voix des indiens

Sur un étal en bois usé, installé à l’extérieur de la boutique, reposent des dizaines de livres anciens, mal entreposés. Un homme d’un autre siècle, aux vêtements sombres et usés à l’extrême, dort. En m’approchant, je peux même l’entendre ronfler légèrement. Au milieu de cette exposition sans luxe, trône un ouvrage épais, en vieux cuir marron foncé élimé, aux pages jaunies et gonflées, sans doute d’avoir été maladroitement laissées sous la pluie. Attiré malgré moi par cet objet, je l’ouvre et le feuillette. Je découvre qu’il est écrit en français, un peu ancien, mais en français. Cela s’apparente à un langage du XVI°, je dirais. L’homme sursaute et lève ses yeux endormis mais brillants sur moi.

- Vous êtes français ? Me demande-t-il dans un bon français, légèrement teinté d’accent espagnol.

- Oui, et breton. Ce livre est beau, il me plaît. J’ai eu la bonne surprise de me rendre compte qu’il est en français. Je cherche un cadeau un peu spécial pour ma petite nièce.

- Vous êtes bien tombé. C’est une traduction d’une célébrité sévillane du siècle d’or espagnol, Bartolomé de Las Casas, qui a écrit une Très brève relation sur la défense des Indes, qui n’a pas été appréciée à l’époque.

- Pourquoi ce livre est-il en français ? Interrogé-je. Je connais Bartomomé de Las Casas, mais je n’ai pas lu ces œuvres. Je le connais seulement pour sa participation à la Controverse de Valladolid, ordonnée par Charles Quint, pour confronter les thèses pour ou contre la colonisation sur le continent américain. Si mes souvenirs sont bons, il a combattu la figure de Sepulveda, qui lui était favorable à la colonisation espagnole telle quelle.

- Oui, bravo. Ce livre est pour vous. En fait, un riche marchand français, en voyage d’affaires dans la région, a rencontré notre défenseur de la cause indienne, et s’est passionné pour son œuvre et son action. Il s’est mis en tête de le traduire, afin de transmettre les idées qu’il contenait. Le message était clair : il est scandaleux d’avoir à ce point exterminé, maltraité, soumis les peuples autochtones en Amérique centrale et du sud. Entre nous, il avait bien raison… C’est un véritable plaidoyer.

- Malheureusement cela n’a pas servi à grand-chose… Mais c’est vrai, je suis d’accord; il avait raison, avoué-je en riant.

- C’est vrai… Mais son esprit et ses idées restent.

- Il n’est vraiment pas cher, c’est surprenant. C’est tout de même un livre historique, même s’il s’agit d’une traduction.

Mon homme se tait tout d’un coup, ce qui me paraît bizarre, car jusque-là il a été plutôt loquace. On dirait même qu’il se rendort. Je le secoue gentiment, ne souhaitant pas en rester là. Il sursaute à nouveau (c’est la deuxième fois que je le sors de ses somnolences).

- Ce livre est maudit…

- Il l’a été à l’époque, oui, je comprends… Mais plus aujourd’hui !

- Non, non, vous ne comprenez pas. Ce livre, une fois enfermé quelque part, forme une boule d’énergie, née de la colère des indiens massacrés, qui se nourrit de la vie du lieu où elle se trouve, qui lui meurt à petit feu. Personne n’en veut, alors je le garde, mais en extérieur, toujours.

- Mais c’est une légende pour faire peur aux enfants, dites-moi. C’est que ça va plaire à ma nièce… Comment cette histoire est-elle née ?

- Pour autant que je sache, les enfants du traducteur ont gardé le manuscrit dans leur demeure, en mémoire, car cela n’intéressait personne en France. Il paraît qu’ils sont tombés malades les uns après les autres. La demeure a été abandonnée. Un jour, elle a été rachetée et vidée. Le livre, après être passé de mains en mains je suppose, est arrivé jusqu’ici.

- Eh bien il est l’heure pour lui de repartir…

la voix des indiens