EPISODE 5 VOYAGE A CORDOUE

Le grimoire cordoban Carnets de voyage de Corentin (extraits)

Vers Cordoue, le 7 juillet 1977,

Mon périple en Espagne se poursuit. Je descends vers le sud, et ici la chaleur devient écrasante. Encore trop loin de l’océan pour en sentir les effets bénéfiques. Les paysages sont surprenants. L’aménagement du territoire est limité. Je peux rouler pendant des kilomètres sans croiser la moindre habitation, le moindre signe de vie. On croirait une terre désertique. La sécheresse, qui colore l’horizon de jaune et de noir, comme une brûlure à perpétuité pansée par le seul retour du soir, l’absence d’occupation humaine suggèrent un espace lunaire. Le contraste est saisissant : vous quittez Madrid et, pendant des kilomètres, plus rien. J’aime l’idée que les hommes encore peuvent oublier d’envahir une terre vierge, j’aime l’idée que rien ne vient faire trébucher mon regard vers l’horizon, qui n’est pas rempli d’artifices. J’aime savoir que la nature a gardé quelque droit sur l’homme. La chaleur les a sans doute dissuadés d’entreprendre des tâches trop lourdes en ce lieu où, paradoxalement, vous vous sentez libéré d’un urbanisme sauvage et oppressé, et écrasé sous un soleil de plomb. Pas étonnant que, par-là, il y ait un lieu nommé « poêle à frire ». J’ai moi-même l’impression d’être pris à l’intérieur d’une immense marmite de quelque géant, et de mijoter à petit feu. Vivement, ce soir, et vivement l’océan. Ma destination me fait languir. Belle ville de l’extrême sud, à la fois chaude et supportable grâce à la fraîcheur océane, mon prochain arrêt gaditan a la promesse du retour à la normale : je pourrai retrouver un climat plus clément, et rechercher un travail temporaire pour pouvoir continuer ma route, cette fois vers le Portugal.

A Cordoue,

Me voilà dans la ville, en fin d’après-midi. Je déambule dans les petites rues aux façades blanches grillagées et aux patios fleuris. Tout flatte l’œil ici, et le stimule, tant la ville semble conçus pour attiser la curiosité, et ne révéler au dehors qu’une part infime des beautés qui se cachent derrière les murs humbles pleins de promesses. C’est cela qui me frappe : la partie de cache-cache imposée par l’autochtone au visiteur surpris qui se prend au jeu. Comme s’il fallait gagner la découverte des beautés de la ville, au risque de les manquer, condamné par un défaut d’intérêt. Je me prête au jeu, séduit par ce contrepied au monde moderne, pressé et artificiel, qui ne sait plus le frémissement de l’attente et de l’inattendu. Je découvre à mes yeux, forcés à la patience, prêts à soulever ces voiles protecteurs et dissimulateurs, des cours intérieures étonnamment rafraîchies pour les fontaines, et embellies par une architecture arabisante essentiellement déclinée à travers les multiples mosaïques et les arcades, qui offrent une mise en abyme des lieux , et l’impression d’un espace gigogne à entrées multiples. Je cherche le mot qui représente le mieux mes sensations, et le trouve enfin : labyrinthique. Je ne sais pas vraiment où je vais. Aucun panneau ne vient éclairer mes pas. A la recherche de cette fabuleuse « Mezquita » dont j’ai tant entendu parler, j’erre sans indices et ne distingue rien à l’horizon. Je m’attends à la voir apparaître à tout instant, comme soudainement jaillie des profondeurs de la terre et du temps. Je tourne sans relâche, une rue succédant à l’autre sans laisser le moindre espoir. Et puis, sortie de nulle part, la voilà qui surgit, derrière la muraille dressée par la ville, immense, révélant sa beauté métisse et syncrétique. Le souffle coupé, par la fatigue, par la chaleur, par l’enchantement, je me pose en un lieu ombragé qui me permet un panorama avantageux. Mes yeux essaient d’embrasser la totalité du site : la magie bienfaisante de cette photographie se veut complète et vivante. Ils s’arrêtent alors sur une petite boutique sans prétention, à peine visible, ornée de bois sombre et vieillot.