EPISODE 4 LE LIVRE

A l’époque j’ignorais précisément ce qu’il voyait. Je pensais qu’il comprenait, et sa seule présence charismatique me faisait du bien, durablement, parce que les mots prononcés n’étaient jamais en trop, parce que les mots avaient une utilité immédiate, que je mesurais mal en ce temps. Aujourd’hui il me semble que ce qu’il voyait c’était une douleur difficile à exprimer, et qui trouvait refuge dans le rêve et dans le dessin, au sein desquels je pouvais crier en silence, sans alerter ni inquiéter personne. Mon oncle s’installa alors à côté de moi et me dit quelque message bien à lui, de ceux qui résonnent comme des antidotes, sans que nul puisse expliquer pourquoi. C’était un remède sans ordonnance ni contre-indication, dont j’étais l’unique bénéficiaire.

- Il m’est arrivé de traverser des régions où les gens étaient souffrants, et même quelquefois violents à cause de cela. Le cri et le coup étaient pour eux le seul moyen de se faire entendre, et parfois leur malaise était tel qu’ils ne pouvaient imaginer d’autre issue que le hurlement et la gesticulation. Toi tu as choisi une autre voie ; tu as choisi de t’exprimer autrement, pour te soulager sans faire du mal autour de toi. Cette violence que j’ai pu constater dans mes voyages, j’en ai fait un petit texte que je vais te lire, et que tu pourras garder pour toi.

L’oncle Yann fouilla dans ses affaires un court instant et en sortit bientôt un carnet qui semblait avoir souffert de déplacements et de manipulations multiples. Il me montra une page blessée par une écriture irrégulière et de nombreuses ratures, qui évoquait pour moi la supériorité de la réflexion sur la forme. Puis sa voix paisible lut ce chant rythmé dont on pouvait bien se demander s’il devait hypnotiser ou éveiller l’esprit :

"Ils ne trouvent plus les mots pour dire leur mal

Mais leur futilité sonne comme une plainte

Violence faite à un quotidien trop banal

Qui sommeille sans rêve et cultive la feinte.

Ils crient parfois des sons que la pensée oublie

Mais que le cœur ranime folie éphémère

Douceur accordée à leur journée trop meurtrie

Sous le joug oppressant du devoir de se taire.

Ils pourraient rassembler leurs plus justes discours

Pour confier le tourment et souffler le désir

Ils pourraient inventer la langue des beaux jours

Pour colorer leur vie et y voir du plaisir.

Ils sauraient alors que les cris sont inutiles

Tant que les mots jetés n’abritent que la haine

Ils sauraient que les chants éclairés et subtils

Seuls rallument les âmes et conjurent la peine.

La portée du texte, à l’époque plus affective que cérébrale, m’aidait vaguement à comprendre que la haine reste stérile. L’enfant que j’étais ne pouvait qu’approuver le point de vue de cet adulte référence aux nobles idées, que je devrais apprendre à nuancer avec le temps et ma propre expérience. En l’état, ces mots et cette voix avaient le don de m’apaiser et de me faire grandir, sans pour autant qu’il fût nécessaire d’inscrire un sens précis derrière une composition suffisamment harmonieuse et explicite pour être entendue. Avant de passer à table, mon oncle et ma grand-mère s’isolèrent pour parler. J’entendais, derrière la porte de la chambre destinée au revenant, des chuchotements indistincts, mais je devinais une préoccupation me concernant qui ne m’inquiétait d’ailleurs pas outre mesure. D’un naturel enjoué et curieux mais non fouineur, j’attendais patiemment leur retour afin de savoir quel était l’objet annoncé, de si loin ramené, qui devait m’appartenir et captiver mon intérêt.

Comme s’il avait lu dans mes pensées, mon oncle réapparut et, sans un commentaire, se dirigea vers son bagage pour la deuxième fois et en tira méticuleusement un paquet. Le papier d’emballage était relativement simple, d’une coloration brune délavée, tenu par un bout de ficelle attaché en croix : comme un trésor qu’on aurait enfermé dans un coffre rongé par le temps et recouvert par la poussière de l’oubli. Mon oncle, en me tendant l’objet, me dit simplement qu’il avait une grande valeur.

- Prends en soin, car il a une importance que l’on ne peut imaginer ici. Je te raconterai son histoire et tu comprendras mieux. Tu comprendras aussi pourquoi j’ai choisi de te le ramener. Il te fera, je pense, le plus grand bien. Tu auras l’honneur de la découvrir à son nouvel environnement. Depuis son lieu d’origine, l’Andalousie, où il a été emballé par mes soins, il n’a pas été ouvert. C’est son premier voyage, et c’est toi la destinataire. A toi l’honneur.

Tout se bouscula en quelques secondes dans ma tête. Pressée d’ouvrir ce mystérieux présent, si original sans doute, et qui avait une histoire en outre, angoissée par je ne sais quoi, une parcelle de mon cauchemar traversant rapidement mon esprit, mes mains détachèrent lentement les nœuds qui retenaient encore l’inconnu, puis déplièrent l’emballage. Mes yeux fermés voulaient prolonger l’attente et le plaisir éphémères de la découverte. J’avais appris à privilégier d’autre sens pour une connaissance plus globale des choses : ce paquet aurait donc d’abord pour moi la douceur légèrement rugueuse des couvertures imparfaites parce qu’artisanales et anciennes, et le parfum du vieux cuir. Ce que je vis d’abord, c’est une couverture de cuir brun foncé, que je plaquai contre mon nez pour mieux en flairer l’odeur uniquement délicate et surannée, et prolonger l’impression première, qui évoquait pour l’univers des antiquaires. Aucune inscription n’apparaissait, aucun effet, aucun signe de luxe, aucune indication sur le contenu de cet ouvrage dont les pages encore refermées, visiblement jaunies, conservaient tout leur mystère. Je me décidai à ouvrir le vieux livre sans nom, pour percer le secret de ces mots si bien entretenu.

Mes doigts pourtant prévenants glissèrent soudain sans raison. Peut-être la matière trop lisse des pages. Ils tentèrent avec douceur d’éviter la chute. Mais rien à faire. Le livre m’échappe. Irrésistible envie de fuir ma propriété. L’insoumis tombe à terre. Fermé. Il pleut plus fort encore, et le ciel ombragé obscurcit la pièce. Mais les colères bretonnes ne m’étonnaient plus depuis longtemps et, à peine surprise alors de ces rebellions simultanées, qui accentuaient ma curiosité au lieu de m’effrayer, je ramassai le livre et le posai sur mes genoux. Cet incident malheureux que je trouvai alors si banal, fruit de la maladresse et du hasard, devait recouvrir plus tard un autre sens, dont je ne pouvais deviner la portée divinatoire.