EPISODE 2 Le cadeau

Ce dimanche, toute la maison était en ébullition. Mon oncle Corentin revenait d’un long voyage à travers le monde, et nous l’attendions pour des images et des récits hors du temps. Il était parti deux années auparavant, las de fabriquer et de réparer des filets de pêche acheminés ensuite sur le port de Lorient. Il avait une sacrée réputation, l’oncle Corentin. Ses filets et ses réparations avaient une réputation sans pareille. Il faut dire qu’il ne restait plus guère de concurrents. Mais son travail était irréprochable, et lui faisant très bien gagner sa vie. Son métier se lisait jusque sur son corps, grand et sec, avec un visage brun et buriné. Il n’était pas pêcheur, mais avait toutes les marques des sorties quotidiennes en mer. Il portait en lui des milliers d’histoires sur la mer ou sur la Bretagne qu’il me racontait patiemment les soirs où il était là. Plus vivant qu’un livre, la véracité de ses propos m’importait peu, et m‘aurait même sans doute dérangée. Il faisait partie du petit monde réduit qui m’entourait depuis ma naissance et remplaçait mes parents, chacun avec son rôle, et chacun prenant sa part pour combler l’absence. Mon oncle Corentin était las, surtout je pense, d’une routine qui avait fini par noyer son quotidien dans le verre quelconque d’une fade liqueur. A la recherche d’un élixir nouveau et relevé, il avait décidé alors de proposer ses services, tout en voyageant de port en port, s’arrêtant ici et là pour gagner de quoi vivre et repartir un peu plus loin. Le Portugal, l’Espagne, le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal, l’Argentine, le Brésil, le Vénézuela, voici quelques cartes dont je me souvenais et qui avaient éveillé la curiosité de la petite famille que nous formions.

Ce jour-là il faisait escale chez nous, pour peu de temps ; il avait tant encore à découvrir ! Il promettait dans ces courriers de ramener, en souvenir, un objet insolite qui devait à jamais marquer notre mémoire. C’était tout oncle Corentin : toujours dans l’extrême ! Mais j’avais hâte de découvrir le précieux trésor, de si loin exilé qui sûrement, comme son donateur, n’avait d’autre valeur que celle de l’histoire qu’il portait : une valeur non pas marchande, mais intrinsèque. La maison, pour accueillir l’oncle, était plus vivante que jamais, et les pierres elles-mêmes resplendissaient comme des éclats de rire, échos des nôtres qui volaient dans tout l’espace intérieur : la cheminée, qui faisait entendre ses crépitements joyeux, et qui donnait le spectacle de danses folles jamais abouties et de feux d’artifice renaissants à souhait, embaumait et réchauffait tendrement l’atmosphère. La bibliothèque laissait vivre ses contes échappés de livres éparpillés, ouverts, aux pages cornées, en l’attente de lectures impatientes. Le vaisselier en fête se voyait déjà allégé des services, ôtés de ses planches pour trôner sur la table de l’hôte attendu. Et le lit, souffre-douleur de mes prouesses acrobatiques incessantes, exhibait le désordre de la jeunesse et de la vitalité.

- Tu sais ce que ramènera oncle Corentin, mémé ?

- Non, ça fait dix fois que tu me poses la même question ce matin. Comment veux-tu que je sache ? Mais ce sera sûrement intéressant. Un coquillage des îles lointaines, peut-être, que tu pourras porter à ton oreille pour entendre une mer inconnue.

- Ou une boîte à musique, répondis-je du tac au tac, comme un écho à l’appel ludique de ma grand-mère. Avec une étrange mélodie, et des petits danseurs en costume local. Et un collier à l’intérieur, aux perles minuscules très colorées. Pour mon petit cou…

- Et pourquoi pas une lampe magique, tant qu’on y est, avec un génie à ta disposition pour exaucer tes vœux ?

- Et-pour-quoi-pas ? Rétorquai-je trois fois d’affilée en sautillant dans la pièce au rythme des syllabes.

Ma grand-mère se boucha les oreilles, et me demanda de me calmer et de me poser avant l’arrivée de l’oncle. Allongée négligemment sur le canapé disposé tout près de la cheminée, mon esprit fécond, entretenu par la douce chaleur et les mouvements du feu, joua encore aux devinettes, le trésor en question devenant au fil de mes jeux imaginaires de plus en plus fantaisiste. Mon regard se dirigea vers la photographie de mon oncle, qui trônait sur la cheminée. Il ne devait pas avoir beaucoup changé depuis son départ. Peut-être le teint s’était-il hâlé un peu plus d’avoir cherché un soleil plus fort ; peut-être le visage avait-il mûri d’avoir couru après de nouvelles expérience. Mais j’allais retrouver le même homme à la stature imposante, qui de fait vous offrait protection, et qui en même temps dissimulait une grande bienveillance. J’allais retrouver le même homme aux yeux graves et réfléchis, sûrement plongés dans l’Océan, pour en avoir à ce point épousé les nuances, à la bouche rieuse et généreuse en mots d’esprit. J’allais retrouver l’homme créatif qui avait toujours su éveiller mon imaginaire par ces belles histoires dont on ne démêlait jamais le vrai du faux. Détendue, immergée dans ces souvenirs sans tache, ennoblis par mes jeunes années plutôt solitaires, je me sentis doucement emportée par une vague de somnolence, à mi-chemin entre le sommeil et la rêverie. Le plus grand flou se mit alors à régner autour de moi, et mon corps s’engourdit.