EPISODE 3 MON ONCLE

La porte d’entrée s’ouvrit alors lentement, sans bruit. Faisant son apparition dans la nébuleuse, mon oncle s’approcha de moi en me souriant. Mais son sourire était trop grand, difforme, et son visage, comme vu au travers d’une loupe, n’avait rien de rassurant. Sa voix murmurait des paroles indistinctes qui résonnaient, comme envoyées en échos par chaque pierre des murs, complices de cette cacophonie inquiétante. Il répétait mon prénom, seule parole perceptible dans ce bourdonnement confus, comme une incantation. Il portait un paquet dont on ne pouvait deviner le contenu, me le tendait, me le retirait sans cesse en alternance, dans un jeu d’esquive que je ne trouvai pas du meilleur goût. J’étais en colère. Mais je ne pouvais pas bouger, comme engluée. Alors qu’il s’approchait, énorme comme victime d’un miroir déformant, je me surpris d’une énergie soudaine et presqu’agressive, suffisante pour me jeter sur lui pour attraper l’objet convoité qui, dans l’agitation, tomba au sol en faisant un vacarme assourdissant. Mon oncle se mit à hurler, le regard plein d’effroi, mais curieusement ma voix resta étouffée. Nos deux visages convergèrent vers le point de chute, effarés. Puis je vis ma grand-mère, alors allongée sur le lit, se mettre à trembler.

Quelqu’un me secoua tout à coup. Mon oncle ?

- Réveille-toi donc, le voilà qui arrive, dit une voix qui venait de bien loin. J’émergeai difficilement de la brume, encore engourdie, étourdie puis, apercevant plus distinctement le visage calme et rassurant de ma grand-mère, je revins doucement à la réalité. La nébuleuse disparut peu à peu, et je sortis enfin de la torpeur. Il fallait comme il se doit accueillir l’oncle pour de vrai. Un sentiment de malaise persista pendant quelques secondes, le temps qu’il faut pour sortir de ce monde parallèle et inquiétant qu’est le cauchemar. Puis je retrouvai mon entrain habituel.

L’homme qui s’approchait n’avait que peu à voir avec mes songes : avenant, le visage légèrement hâlé par les escales gorgées de soleil, les yeux fatigués mais luisants, dans lesquels vous deviniez les étincelles de la créativité et de l’indépendance. Tout cela n’était bien qu’un mauvais rêve, dû sans doute au terrain favorable crée par l’enchevêtrement de ma position inconfortable et des pérégrinations de mon imagination trop poussées sur le cadeau à venir. Mon oncle, le vrai, était revenu, et il allait pimenter notre existence pendant son bref séjour, en racontant des histoires choisies avec soin, dont le degré de véracité importait peu ; elles participeraient de toute façon à mon épanouissement et ajouteraient un pièce au puzzle encore épars et incomplet de mon histoire familiale.

- Eh bien, ma douce, dis-moi ce que tu as inventé depuis mon départ. Je te dirai si tu as grandi, dit l’homme malicieux en s’approchant et en me prenant dans ses bras.

- J’ai fait des dessins, des portraits de famille ; je vais te les montrer. Reste là.

Je partis en courant chercher mes productions, auxquelles mon oncle accorda une attention bienveillante. Sur une première planche, mes parents, dont je n’avais aucune mémoire, à peine entretenue par quelques photographies, étaient représentées de façon assez stéréotypée, enveloppés du flou juste nécessaire pour signifier qu’ils m’étaient inconnus. Sur une autre, mon oncle souriait, ébouriffé, la main levée en signe de salut, assis sur un petit bateau voguant sur une mer calme, sans horizon terrestre. Une représentation de ma grand-mère provoqua chez l’observateur une réaction de surprise : alitée, elle creusait le matelas, qui formait comme un moule autour d’un corps inexpressif.

- Est-ce ainsi que tu vois mémé ?

- Je la vois comme ça dans mes rêves, souvent. Mamie en as parlé au docteur. Il lui dit que c’est normal, que je repense à mes parents, que je suis contrariée par l’idée de la mort. Il dit que ça passera avec le temps, que c’est bien de rêver, et qu’il faut me laisser dessiner des choses comme ça, que ça m’aide à grandir, expliquai-je de mon mieux, en restant fidèle aux propos simplifiés que le médecin avait tenus à ma grand-mère, quelque peu inquiète du caractère morbide de l’image.

- Je vois, répondit-il, les yeux accrochés au regard serein de sa mère, qu’il interpréta comme un acquiescement.