EPISODE 1 La malédiction

Courbée au-dessus de cette vieille femme au regard déjà vide, qui n’avait à cette heure pour seul vocabulaire que mon prénom, je ne pleurais pas. Je ne pleurais pas, parce que je ne comprenais pas. La cheminée ne crépitait plus depuis plusieurs jours, et le froid et l’obscurité envahissaient la grande maison de campagne bretonne du Faouët alors que l’après-midi n’était pas encore achevé. Grand-mère, mémé, plus immobile que jamais sur son lit, n’avait pas la force de raviver le feu, et personne n’était venu réchauffer l’atmosphère à sa place. On m’avait toujours dit de ne pas toucher le feu, je ne touchais pas. Je n’avais envie de rien de toute façon. Toute volonté m’avait quittée à cette heure. Le froid, ou quelque chose d’autre que je n’aurais su définir, m’engourdissait, et faisait mourir ma grand-mère. Personne ne venait à notre secours, quand nous étions nous-mêmes incapables de signaler notre détresse. Le visage de mémé était visiblement sillonné, de ces creux qui semblent artificiels tant ils sont profonds, comme sculptés par la main d’un artiste cherchant absolument à donner forme à la vieillesse ; les lèvres minces, les yeux verts et froids, presqu’inexpressifs, restaient le plus souvent inertes. Le corps las était invariablement alité, à peine porté par un effort qui semblait surhumain pour assurer les besoins vitaux, avec mon soutien encore. Je ne reconnaissais plus l’énergique femme qui avait jusqu’alors assuré mon éducation et fait de mon enfance un petit bonheur de simplicité, de vivacité et de créativité. La mort était entrée chez nous un jour, et rien ne parvenait à la chasser, cette invitée indésirable, cette voleuse de sérénité.

Le médecin faisait sa visite quotidienne, et semblait comme les autres attendre je ne sais quel instant inévitable, les yeux inutilement pleins de compassion. Il faisait ce qu’il avait à faire, ne disait mot, mais observait beaucoup. Je le trouvais inutile, face à notre désarroi et notre paralysie. Craignait-il quelque contagion ? Je comprendrais plus tard que son inertie n’était qu’apparente, stratégique, et que derrière son curieux regard cheminait une quête de réponse face à l’incompréhensible. J’attendais, d’une certaine façon, aussi. Mais quoi ? L’immobilisme dans lequel j’étais plongée, que seule égalait la maladie de la vieille statue que je veillais, me paralysait moi qui pourtant étais bien portante, et semblait tour à tour contaminer tous ceux, de toute façon peu nombreux, qui pénétraient au milieu de ces murs de pierre. Comme si l’air de la vieille demeure s’était trouvé vicié, asphyxié, et porteur d’un étrange parfum anesthésiant. La conscience était intacte, la volonté anéantie. Seul mon esprit alors divaguait, alerte mais sans réponse. J’étais clouée sur place, incapable d’une quelconque initiative, comme frappée d’un virus qui diminuait les capacités de mon corps. J’étais le témoin lucide d’une scène qui se jouait au ralenti, voire à l’arrêt, dans un décor inerte et morbide, sans pouvoir comprendre ni réagir. Impossible… Et c’est bien ce qui me faisait terriblement peur : ne pas donner du sens, ne pas pouvoir combattre cette force invisible qui s’était contre notre gré immiscée en nous, par effraction.

Depuis que la maladie s’était invitée, tout s’était endormi. Je trouvais à peine la force de survivre en assurant l’essentiel, sans ardeur. Je ne sortais plus, et les rares témoins de cet isolement, comme imbibés, englués dans cette atmosphère soporifique, ne s’éternisaient pas, et ne revenaient pas, alertés par cet avant-goût de mort. Leur regard effrayé par l’étrangeté de la situation, aussi inexplicable que pathétique, me faisait entendre la fuite de l’impuissance et de l’instinct de survie tout à coup retrouvé. J’ignorais ce qui se passait à l’extérieur de ces pierres, qui exhalaient un gaz atrophiant et pleuraient en silence. Se préoccupait-on de nous ? Nous fuyait-on ? Le même phénomène s’était-il propagé ? Quel était ce mal qui nous condamnait à la quarantaine ? Je regardais hagarde autour de moi, les yeux à peine mobiles.

La cheminée n’était plus qu’un champ de cendres noires éparses et immobiles dont ne jaillissait aucun espoir de renaissance, et répandant une odeur âpre et froide. L’énorme vaisselier, jusqu’alors vivant des nombreux repas partagés, semblait plus lourd que jamais et laissait entrevoir à travers ses vitres souillées les rangées d’assiettes et de plats gagnés par une poussière qui prenait le dessus sur des mains inactives. La bibliothèque, jusqu’alors égayée par ses livres sans cesse ouverts et ravivés par des voix chuchotées, parlées ou tremblées mais alertes, n’était plus qu’un bout de bois inutile, tout juste bon à soutenir des liasses de feuilles vainement rassemblées pour combler un vide. Et ce lit, jusqu’alors défait de mes sauts juvéniles et refait patiemment par les mains de ma vieille aimée, qui portait désormais un être pesant d’engourdissement, presque sans vie, creusait déjà un tombeau au milieu de cette crypte qui ne disait pas son nom. Je posais de temps en temps un bref regard, l’espace d’un instant comme ramené à la vie par l’espoir d’un appel entendu, mais les fenêtres, hermétiques et troubles, ne laissaient passer aucun message salvateur ni bienveillant. Seule la pluie frappait, donnant l’impression que, décidément, les éléments et les objets avaient pris le pouvoir au fur et à mesure que les êtres s’éteignaient. Depuis quand ? Mon esprit d’enfant cherchait désespérément le moment où tout avait basculé. Exercice de style bien difficile pour moi, qui avais l’âge d’entreprendre et de bouger, plus que de penser. Mais il ne me restait que cela. Oui, seul mon esprit était en mouvement.

Revenir en arrière, sonder les souvenirs, était sûrement le meilleur moyen de combattre, pour comprendre, faute de pouvoir agir, avant que la situation ne s’aggrave, avant que les objets eux-mêmes ne puissent envelopper nos corps défaillants, avant que ce qu’il restait d’humain dans la demeure ne devienne tout à tour inanimé, pour laisser la place au règne étrange, indéfinissable, des choses. Jusqu’où irait cette marche vers l’anéantissement ? Je cherchais la cause, l’intrusion fatidique. Je ne pouvais imaginer que nul retour en arrière n’était impossible. Il fallait sans doute, pour entrevoir quelques lueurs, se rappeler le temps où la vie irradiait encore ces lieux éteints, il a si peu encore, jusqu’à tomber sur le moment où tout a basculé.